Quadriconteur Messages postés : 421 Avant je contais pour changer le monde, mais le monde n'a pas changé; alors, maintenant je conte pour que le monde ne me change pas.  |
Posté le 03/02/2008 20:15:45 | | Un copain (Jean-José) après un concert et une émission de télé, je crois le même jour, a écrit ce texte. J'ai voulu partager mon émotion:
Armelle et Nassima.
Elle s’appelle Armelle, ou peut-être bien Agathe, ou Bénédicte… Je ne sais pas.
Elle a de beaux yeux noirs, grands ouverts sur la vie, de longs cheveux de jais, sagement enserrés par un très discret bandeau de velours sombre. Jupe stricte, bas noirs, très droite et le regard décidé, mélange de légitime fierté et de modestie calculée, elle se tient devant le clavecin. Dix, onze ans tout au plus. Dans ses mains qui ne tremblent pas, la partition, loin de lui faire écran, l’impose à l’assistance, en soliste déjà affirmée. Le groupe des choristes, légèrement en retrait, en large demi-cercle, vient de terminer en un souffle aérien les derniers accents du KYRIE. Les voûtes prestigieuses de la Chapelle Royale de VERSAILLES résonnent encore de la note tenue mezzo voce…
Elle a pour nom Nassima. Elle a neuf ans. Un long voile masque son corps qu’on devine fluet quoique bien charpenté. Au dessus de ses immenses yeux noirs apeurés de bête traquée, le front légèrement bombé montre pourtant une volonté venue d’on ne sait où : l’enfance douloureusement brisée, peut-être, ou la dureté d’une vie trop tôt confrontée à la misère. On perçoit en son regard comme une révolte silencieuse face aux traditions séculaires qui la dépassent. Elle se tient le buste bien droit, assise en tailleur à même le sol de terre battue. Ses yeux roulent en un mouvement constant de va et vient, s’accrochant aux gestes et aux paroles de son vénérable père, de la représentante de l’O.N.G., de l’incontournable chef de quartier sans lequel rien ne peut se décider. La caméra s’est faite discrète… Les quelques rares ustensiles ménagers disséminés çà et là à même le sol en disent long sur les conditions difficile de la famille sur les hauteurs de ce faubourg de KABOUL.
Le père de Nassima, veuf trop tôt, s’est remarié. Sa nouvelle jeune femme est venue s’installer chez lui. En échange lui, geste de gratitude, a promis sa fille à la nouvelle belle-famille. Le mariage, arrangé il y a quatre ans, bien entendu ne saurait être « consommé » immédiatement… c’est du moins ce qu’on affirme.
Nassima, elle, voudrait bien poursuivre sa scolarité, entamée il y a quelques mois, dans cette merveilleuse école qui, quelques centaines de mètres plus bas dans la vallée, lui a appris qu’il existe des lettres qu’on peut tracer sur un cahier, lesquelles forment des mots, puis des phrases… Tout un monde fascinant à découvrir !
Armelle, voix ferme et décidée, après la magnifique mélodie introductive du clavecin, entonne le GLORIA. Témoignage d’une foi inébranlable -Gloire à Dieu au plus haut des cieux- la voix s’élève, claire, nette, et emplit la royale chapelle, dépassant les colonnes de marbre, montant au-delà des ors étincelants. Un court frisson quasi divin fige l’assistance. Les âmes s’élèvent vers d’improbables sphères célestes.
Nassima ne reviendra plus à l’école. Elle ne connaîtra plus les jeux d’enfants, les fous-rires avec les copines, l’insouciance de cet âge béni des Dieux. Elle n’aura plus droit au savoir. Son « mari », enfin, celui à qui elle est promise, brave homme au demeurant, brave paysan, mais totalement inculte, n’a besoin que d’une servante de plus pour tenir sa misérable maison : à quoi servirait une scolarité ?
A-t-on besoin d’être instruite pour tenir cuisine et ménage, et faire quelques enfants ? Il a bien voulu accepter d’attendre. Nassima ne s’installera donc pas immédiatement dans sa nouvelle famille. Mais… Ecole interdite, car temps perdu, et cela ne servirait vraiment à rien.
Les voix d’anges du chœur d’enfant de la chapelle royale viennent de s’éteindre :
« Domine salvum fac regem
Et exaudi nos in die
Qua invocaverimus te… »
« Seigneur, protégez le roi
Et exaucez-nous en ce jour
Où nous vous invoquons… »
Armelle, appelée avec les autres jeunes solistes par le chef de chœur, s’avance sous de vibrants applaudissements. L’assistance est encore sous le charme de ces talents inouïs qui s’épanouissent en côtoyant les envolées mélodiques de Nicolas Jean Lefroid de Méréaux, compositeur et organiste sous Louis XVI.
Nassima, petite silhouette résignée, suit son père : ils gravissent ensemble la pente abrupte qui, du fond de la vallée, mène à leur nid d’aigle à flanc de montagne. Le toit de l’école désormais interdite, tout en bas, s’estompe dans la grisaille d’une banale journée finissante.
Armelle sera certainement à la hauteur des ambitions affichées par sa famille. Elle deviendra médecin, ou P.D.G. de l’entreprise familiale. Sa merveilleuse voix lui ouvrira peut-être les portes d’une carrière de cantatrice internationale.
Nassima, mariée à cet homme qu’elle ne connait pas encore, fera de son mieux pour tenir correctement les trente mètres carrés où s’entasseront couple, enfants, oncles et grands parents.
« Dominus, pleni sunt caeli et terra gloria tua… »
(« Seigneur, le ciel et la terre sont pleins de votre gloire… »)
Ainsi va le monde en ce début du XXIème siècle…
Jean-José FIN, 1er février 2008
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