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Auteur : Sujet: Louis-garou et rat-garou  Bas
 Marie-Catherine
 Messages postés : 792
 Marie-Catherine
  Posté le 15/07/2006 18:40:05
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Bon, c'est pas en plein dans les loups mais je me décide quand même ...

Louis-garou et rat-garou
1
Le rat habitait la ferme du vieux Louis.
Non pas, du point de vue du rat, que, la ferme appartînt au vieux Louis. Simplement c'était là son nom. Pour tout dire, le rat n'était pas philosophe et se moquait de savoir qui habitait chez qui.
Il en était de même pour le vieux Louis.
Là ne s'arrêtait pas la ressemblance.
L'un et l'autre, le rat et Louis, étaient des solitaires. Louis appréciait l'isolement de la ferme. Le rat ne partageait avec aucun de ses congénères, ni son trou de la cave, ni son trou du grenier, ni même son trou de la cuisine pourtant fort convoité.
L'un et l'autre, le rat et Louis, étaient de tempérament taciturne. Le rat ne squizzait guère, et le vieux Louis encore moins. Curieusement cette rareté arrivait le plus souvent, si l'on peut dire, quand le rat séjournait à la cave et que le vieil homme venait tirer le vin une fois de trop. Alors pieds et jambes humains s'entremêlaient aux objets de la cave encombrée, dans un boucan souligné de grognements grognons de part et d'autre.
Là ne s'arrêtait pas la ressemblance.
L'un et l'autre, le rat et Louis, étaient des mâles dominants dans leurs espèces respectives. Certes l'âge venant, courir la gueuse n'avait plus vraiment le même goût qu'autrefois. Qu'à cela ne tienne, l'un et l'autre ne dédaignaient pas à l'occasion faire quelques efforts de route, abuser quelque peu d'une séduction que nul, mais pas toujours nulle, ne pouvait nier et se faire inviter dans lit ou nid pour les quelques minutes de l'assaut final.
L'un et l'autre, le rat et Louis, étaient somme toute contents d'être l'un rat et l'autre homme.
Seulement, là ne s'arrêtait pas la ressemblance.
L'un et l'autre, le rat et Louis étaient garous.
2
Loup pour l'homme et rat pour le rat.  
Ceci demande quelques explications.
Et il semble judicieux de réviser quelques vérités sur les garous humains avant d’appréhender ce qu’est  un rat-garou.
Un loup-garou n'est pas un loup. Un loup est une bête. On peut estimer que c'est une bête féroce. On peut aussi ne pas le penser. Quoiqu’il en soit un loup-garou ne se préoccupe pas de loups et n'a donc rien à voir avec ceux-ci. Par contre, inutile de le nier, il a tout à voir avec les humains : chacun sait que le loup-garou ne se repaît que de la terreur et de la vie humaines. A l'extrême, quand sa survie de monstre est aux abois, il pourra se contenter, mais pour une seule pleine lune au plus, de l'ersatz bien affadi des cauchemars affolés de moutons égorgés. Jamais de souris ou de lapins comme la gente carnassière naturelle.

Louis ne dérogeait aucunement à la règle.
Les soirs de pleine lune, aux premiers rayons nocturnes de celle-ci, venait la transformation. D'abord arrivait un désir puissant. Ensuite, crocs, griffes et fourrure clairsemée, longue et craquante comme brindilles jaillissaient. Soulevé, élargi, consolidé par une vague osseuse qui agrandissait bras et poitrine, courbait son dos, étalait pattes inférieures et supérieures, Louis-garou avait très vite appris à en apprécier la douleur. Puis un avant-goût de la terreur délicieuse, délictueuse du sang humain envahissait sa gueule.
Ah ! la douceur un peu sirupeuse des enfants ! Qui aurait cru que le petit du François, toujours si galopin, morveux et débraillé aurait ce goût vivifiant d'abricot. Et en plein hiver !
Quant à la sérénité grommelante de son vieil oncle Paul, il l'avait savourée à petites gorgées, suçotant tendrement le coeur, puis le foie.
Et que dire du léchage consciencieux de ses griffes recelant encore des lambeaux de poitrine de Malvina, cette garce qui lui avait tant fait tourner la tête quand l'école n'était pas buissonnière.
Ceci dit, la plupart du temps, il ne connaissait ses victimes qu'au moment de les déguster.
En effet, Louis-garou, plus par ivresse que par prudence débutait ses nuits par de longues courses cabriolantes qui l'amenaient à consommer l'apothéose à dix ou douze lieux de son repaire. Il lampait la lune à longues goulées malicieuses. Il galopait volontiers à quatre membres plutôt qu'à deux, pour le plaisir de sentir humus et glaise meuble s'infiltrer sous toutes et chacune de ses griffes. De temps à autre, il embrassait sauvagement un arbre à l'écorce rêche, s'y frottant ventre et poitrine en un ample mouvement de copulation monstrueuse. Plus loin, c'était les poils durs de son échine qui écorchaient un autre tronc.
Vers la mi-nuit, il se mettait en chasse.
L'été il n'était pas bien dur de trouver une proie : une grange où dormaient quelques valets de fermes, une fenêtre ouverte à la douceur de la lune, quelques passants avinés qui s'en revenaient d'une fête. Silencieux, tel le loup-garou qu'il était, Louis-garou s'introduisait, Louis-garou s'approchait, Louis-garou choisissait, Louis-garou emportait. Bâillonnant sa victime aux yeux agrandis, il s'enfuyait dans la nuit claire sans faire aucun bruit.
En hiver, le jeu était souvent différent. Rares étaient les promeneurs nocturnes, les gens dormaient au coin du feu, calfeutrés dans leurs demeures aux portes et fenêtres difficilement ouvrables par des pattes trop griffues.
Alors Louis-garou se mettait à la recherche d'une ferme isolée proche d'une lisière de forêt. Il faisait aboyer les chiens. Et les chiens aboyaient. Invariablement, quelqu'un, généralement un homme, sortait voir ce qui se passait. S'il ne portait pas de fusil, Louis-garou se cachait dans le bois jusqu'à ce que tout se calme. Puis il recommençait à affoler les chiens. Quand le fusil apparaissait, il se montrait. On lui tirait dessus. On criait. Il s'écroulait, se traînait dans l'ombre des arbres. A quelques mètres, on l'achevait d'une autre balle. A deux pas, il bondissait. Bâillonnant sa victime aux yeux agrandis, il s'enfuyait dans la nuit sombre sans faire aucun bruit.
Quelle que soit la saison Louis-garou appréciait l'intimité d'un coin tranquille pour son festin monstrueux. Il y savourait son repas de peur, de souffrances et de vie. Lentement tel l'amant attentionné qu'il ne serait jamais qu'envers lui-même, il écorchait, creusait, buvait et mâchonnait.
Son désir apaisé, il repartait au petit trot vers la ferme, ronronnant gentiment, ne pensant à rien de particulier.
Le petit matin trouvait le vieux Louis dans son lit, dormant comme un bébé, un sourire léger sur les lèvres.
L'état de grâce durait quelques jours puis, le vin aidant, Louis supportait l'attente de la prochaine pleine lune.

Pour le rat, il en était ainsi que pour Louis. Du moins en partie.
Un rat-garou n'est pas un rat. Un rat est une bête. On peut estimer que c'est une bête répugnante. On peut aussi ne pas le penser.
Par contre, inutile de le nier, un rat-garou a tout à voir avec les rats. En la matière, la première différence avec l'humain, c'est que le rat admet l'existence en son sein d'émanations maléfiques qui ne proviennent que de lui-même : nul besoin à son garou de prendre l'aspect d'un chien, d'un humain ou de quelque autre bête dont le rat a peur. A moins, bien sûr, que cela ne soit dû à un manque d'imagination. Quoiqu'il en soit, pas de transformation véritable pour le garou du rat. Plutôt un agrandissement.
La seconde différence, et cela est fort curieux, est que le garou du rat surgit à la nuit sans lune. Pas de lumière solaire pour le rat-garou, pas même celle reflétée par la lune. En fait cette condition nécessaire, n'a pas besoin d’une nuit sans lune pour devenir suffisante. Il suffit d'en parler aux égoutiers de nos cités : ils raconteront comment d'énormes rats-monstres reprennent soudain taille normale dans le faible éclairage d'une grille d'égouts. Cependant, il semble que les effets pervers de la totale obscurité citadine, ne sont pas encore connus des rats-garous de campagne. Ces derniers ne se sont pas affranchis du calendrier et se contentent de leur nuit sans lune mensuelle.
Pour le reste, pour la pratique, il en va de même que pour les loups-garous. Si ce n'est évidemment que le délice des rats-garous est le rat.

Le rat de la ferme du vieux Louis ne dérogeait pas à la règle. Pourtant, d'une certaine manière, il n'était guère un rat-garou.
Certes, quand il déchiquetait, écorchait, arrachait, poinçonnait, le plaisir l'envahissait. De longs frissons convulsifs érigeaient ses oreilles, ses poils, sa queue et jusqu'au gland grumeleux de son sexe. Ses grognements faisaient, fort agréablement, vibrer ses dents et tous ses os. La vie de sa victime s'éjaculait encore et encore dans l'alchimie de son cerveau de monstre.
Mais avant cela et après cela le rat et son garou étaient à la torture.
Le rat n'aimait pas être garou. Le rat détestait être garou. Le rat haïssait être garou. Et d'y prendre tant de plaisir. La succulence de la vie terrorisée lui donnait mal au ventre.
Littéralement.
S'il n'avait pas bénéficié d'un solide appétit les quelques jours par mois où il n'était pas diarrhéique, s'il n'avait pas pleinement profité de l'énergie de ses victimes, il n'aurait eu que la peau sur les os, il aurait dépéri de sa haine du garou.
Tuer n'est pas grand chose pour un rat, ni même quand il s'agit d'un congénère, ni même quand le congénère est jeune, voire très jeune. Il en était bien ainsi pour le rat. Seulement, en tant que garou, il ne tuait pas ainsi. Ce qui est normal pour tout garou.
Sauf que bizarrement il ne le supportait pas.
Peut-être était-ce dû à sa naissance de garou. En quelque sorte, un coup de malchance l'avait acquis à la monstruosité. Il aurait dû périr, quand jeune rat, sain de corps et d'esprit, des griffes de géant l’avaient douloureusement perforé. Mais la lueur solaire l'avait brusquement décloué. A moitié mort, il avait entrouvert un oeil. Sa soeur le regardait les moustaches frétillantes. Il avait su qu'elle allait l'achever. Pourtant elle s'était détournée. Elle était partie en courant, lâchant un squizzement de rage et de défi qui lui intimait de ne pas retourner dans la tribu familiale.
Le mois suivant, guéri et garou, il s'installait à la ferme du vieux Louis, maudissant, adorant déjà cette aube prématurée qui l'avait laissé vivant.
Depuis, il était devenu solitaire, taciturne et hargneux. Depuis il avait mal au ventre.

Jusqu'au soir de pleine lune où survint une éclipse.
3
La nuit était déjà fort avancée, une belle nuit claire de début d'été. Le rat obéissant à ses habitudes nocturnes vadrouillait depuis la mi-nuit.
En quête de carottes nouvelles, susceptibles de calmer sa faim et ses entrailles, il s'était aventuré jusqu'aux potagers du village.
Alors qu'il entreprenait les carottes de la cure à sa façon rageuse, il aurait pu, si ses spasmes ventraux le lui avaient permis, remarquer que la baisse soudaine de luminosité n'était pas due à quelque nuage voilant la lune. Mais sa hargne souffrante, sa réclusion haineuse et intime, l'impossibilité quasi-physique de détourner de ses déterrements et de ses intestins une quelconque attention à ce qui n'était pas un danger immédiat, firent qu'il fallut attendre celui-ci pour que le rat lève enfin la tête.
L'éclipse était presque complète.
Le rat comprit. S'il avait eu parole humaine, nul doute qu'il eût crié : "Pas ça !". A la place, il gémit. Dans un instinct futile de fuite, il se précipita vers le muret du potager. Au moment où il atteignit son faîte, il sentit son corps s'agrandir, devenir lourd, puissant et avide.
Dans le même temps, une odeur incroyable heurta le rat-garou, le fit basculer du muret et le mit nez à nez avec...un loup-garou.

Louis-garou, car c'était lui, s'en revenait nonchalamment de sa randonnée. Repu, il s'était d'abord quelque peu inquiété de voir l'ombre terrestre envahir son astre de prédilection. Lui faudrait-il terminer sous forme humaine ce qui devenait une longue marche ? Il obliqua sa course forestière vers des chemins plus adaptés à cette éventualité. Il comprit assez rapidement que cela ne lui serait pas utile mais la douce chaleur et l'élasticité du goudron sous ses pattes l'enjoignirent à continuer cette route-là.
Et c'est ainsi que dérogeant à ses habitudes, il passa par le village.
Et c'est ainsi qu'il se trouva face-à-face avec le rat-garou.

Il fit un bond gigantesque au jaillissement intempestif d'un monstre hors du potager de la cure. Ses réflexes hypertrophiés guidaient déjà ses muscles dans un demi-tour de retraite quand une odeur incroyable le heurta.

Indécision, abomination, compulsion. De part et d'autre. Le combat s'engagea. La copulation commença. Qui saura jamais ce qu'il en fut ?

Deux horribles hurlements de chats en maraude explosèrent. Curé et villageois bondirent hors de leurs lits. Sans soutane et sans botte, ils surgirent sur la place, hébétés mais fusils prêts. Affolés par le vide noir et rond du ciel d'enfer, effrayés par le tourbillon hululant qu'ils devinaient à peine fait de poils et de crocs, ils tirèrent. Vainement.
Le curé, plus au fait de ce genre d'événement, se signa le premier.
Le rat-garou l'aperçut du coin de l'oeil.
D'un sursaut fantastique, il se désengagea. Il sentit le danger plus qu'il ne le comprit : l'homme au geste sacré s'engouffrait dans la cure, c'était le meurtre et non la peur qui le faisait agir. En un éclair de mémoire dégoûtée, le rat-garou souffrit une ultime fois de l'état de sa vie. Il bondit presque joyeusement sur le loup-garou qui cherchait à s'enfuir, apeuré à son tour par un pressentiment.
A l'intérieur de la maison obscure, le curé sans hésitation ouvrit la porte du grand buffet de chêne. Sa main tâtonna la plus haute étagère, écarta crucifix et flacon d'eau bénite, ignora pieu durci et chapelet de buis, empoigna la petite boîte de fer blanc. Puis le curé, les yeux fermés, les lèvres remuant d'une prière muette, chargea son vieux fusil de deux balles d'argent.
Dehors, seuls les plus courageux ou peut-être les moins éveillés continuaient de tirer. Les autres étaient rentrés, se préparaient déjà à se barricader.
L'homme de robe surgit de nouveau sur la place. Déterminé, le regard affûté d'un chasseur endurci, il mit en joue la double aberration.
La première balle d'argent déchiqueta l'épaule du loup-garou. La force de l'impact le traîna sur plusieurs pas, sans pourtant décrocher l'adversaire de son cou.  Louis-garou mit une bonne seconde à mourir. Largement le temps pour son cerveau suractivé d'avoir un aperçu de la douleur ressentie par ses victimes.
La seconde balle atteignit le rat-garou en plein coeur, exactement en même temps que le premier rayon de la lune renaissante.

Du point de vue des villageois, le monstre disparut dans un éclair d'argent.

 
http://img138.imageshack.us/img138/4157/banantrelireml0.jpg
http://ouielire.free.fr/AntreLire/
 Christine67
 Messages postés : 369
  "La vie est un conte de fée
qui perd ses pouvoirs magiques
lorsque nous grandissons."
Robert Lalonde
 Christine67
  Posté le 15/07/2006 19:12:16
Send a private message to Christine67
Tu as bien fait de te décider Marie Catherine!C'est super!
Je rafolle des histoires de loup-Garou!
http://img126.imageshack.us/img126/6250/nbcs3wolfmanph9.jpg


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