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Posté le 30/03/2007 14:13:57 | | C'était une petite araignée très commune: un ventre marron, huit pattes graciles, pas venimeuse pour deux sous.
Les gens savants l'appelaient Uloboridae quand ils s'intéressaient à elle, mais ce nom ne lui plaisait pas vraiment. Leur manière surtout de prononcer l'italique l'agaçait beaucoup. Pour lui faire plaisir, ses amis l'appelaient Lyrae. Ils la trouvaient un peu toquée: la petite Lyrae s'obstinait à ne sortir que la nuit, et alors, au lieu de chasser sérieusement, elle passait son temps à fixer une étoile. C'était un passe-temps plutôt risqué: à trop regarder le ciel elle n'en voyait pas venir les prédateurs! Heureusement, ne sortir que la nuit la protéger au moins du terrible balai et les humains n'osaient pas la toucher: araignée du soier espoir...
Pauvre Lyrae ! C'est vrai qu'elle était toquée, complétement amoureuse de cette étoile qui remplissait le ciel. Elle était d'un bon naturel, mais son amour l'avait voué à une haine farouche contre les nuages qui lui cachaient sa bien-aimée, et la lune qui lui faisait de l'ombre. Ses amis la taquinaient, mais ils étaient un peu inquiets. "A force de ne rien manger, tu vas devenir si légère que le moindre vent va t'envoyer droit dans ton étoile, tu seras bien avancée!"
Est-ce une de ces moqueries qui planta une idée bizarre dans le petit cerveau de Lyrae? Elle se mit à penser que peut être elle pourrait monter jusque là-haut. Elle élabora toutes sortes de plan, mais celui qui lui paraissait le plus réaliste était d'envoyer un fil de soie sur le sol étoilé, et de le grimper tranquillement. Vraiment, cela paraissait possible, elle arrivait déjà sans peine à grimper en haut de la grande armoire.
Avant tout, il fallait prendre des forces. La petite araignée sembla délaisser son rêve, elle prit un rythme de vie raisonnable, se remit à une alimentation équilibrée, et ne dédaigna aucune occasion de mesurer ses forces avec les autres. Tous les jours, en cachette, elle visait soiegneusement l'étoile et envoyer avec conviction un minuscule fil de soie vers le ciel. Au début, ses efforts étaient peu concluants, mais chaque jour le fil grandissait un peu plus.
Et un jour.... Le fil de soie invisible était fermément ancré dans le sol de l'étoile! Lyrae faillit s'étouffer de joie. C'était vraiment une araignée très censée, car au lieu de se précipiter vers le ciel, elle prépara soiegneusement la suite de son voyage: des provisions de goutte d'eau et de moucherons qu'elle enveloppa dans un petit sac de soie. Elle comptait le hâler derrière elle, car qui sait ce qu'elle trouverait à manger sur une terre étrangère?
Ainsi commença une longue et difficile ascension. Le fil n'était pas du tout stable dans l'atmosphère, et dès que Lyrae jettait un oeil vers le bas elle se sentait défaillir. Au moins, au début du voyage, car au bout de six jours elle ne distinguait plus très bien la Terre, et le fil était plus calme. Elle se sentait beaucoup plus légère, et regrettait presque de ne pas avoir pris plus de provisions: elles étaient si faciles à porter! Il fallu au total vingt-un jours pour atteindre l'étoile. Lyrae poussa un grand soupir de joie, ferma les yeux, et posa délicatement une patte sur la surface brillante.
Aie aie aie. Quelle chaleur insupportable! La douleur était telle que la pauvre petite araignée en lâcha son fil, et tomba pitoyablement vers la Terre.
La chute fut plus courte que l'ascension, et Lyrae n'eut la vie sauve que parce qu'elle retomba miraculeusement sur un doux édredon qu'on avait étendu dans le jardin. Elle était si choquée qu'elle resta là plusieurs jours, sans songer à se cacher, tremblante et démoralisée.
C'est là que sa grand-mère la découvit. C'était une vieille araignée ridée, qui aimait beaucoup son nom d'Uloboridae en italique. Elle se piquait d'être une grande savante, mais était surtout très gentille.
Quand Lyrae lui conta sa mésaventure, la vieille Uloboridae resta perplexe. Quelque chose l'intriguait dans cette histoire! On vit alors une scène bien triste: Lyrae passait ses journées prostrée dans un recoin, pendant que sa grand-mère arpentait la maison en marmonant des choses incompréhensibles, s'arrêtant parfois pour fixer l'étoile d'un air menaçant. Beaucoup croyait que la vieille avait hérité de la folie de sa petite fille, et leur opinion aurait été confortée s'ils l'avaient vu l'autre jour, pousser un cri de victoire et fonçait à toutes vitesses vers le recoin de Lyrae.
"Nous sommes deux idiotes" fut sa première parole, et elle enchaîna sur une longue démonstration qui laissa Lyrae indifférente. Pourtant, la petite araignée finit par lever la tête, et même par sourire. Elle avait compris sa grand-mère. Le fil de soie n'avait pas brûlé.
A partir de cette constatation, la solution était évidente. En un temps record, Uloboridae tricota seize chaussettes montantes en soie épaisses, pendant que Lyrae partait en chasse constituer un nouveaux stocks de provision. Avec ces chaussettes, il n'y aurait plus de problème pour arpenter l'étoile sans se brûler!
Pourquoi seize? Je vous dois bien la vérité: Lyrae avait réussi à contaminer l'ancienne Uloboridae, qui avait décidé contre tout bon sens de participer à cette folle aventure. A la première nuit de beau temps, les deux araignées s'engagèrent sur le petit fil de soie, les pattes soigneusement enveloppées dans leur chaussettes, traînant derrière elles de gros sacs de provisions.
Sont-elles arrivées à bon port? A vous de décider.
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